Randonner en Ardenne, c’est découvrir une terre qui ne cherche pas forcément à impressionner, mais qui marque ceux qui la traversent. En voilà de belles paroles, n’est-ce pas ? Pourtant, je le pense vraiment. Car c’est ici que tout a commencé pour moi : mes premières marches, mes premières solitudes, mes premières certitudes malmenées par la boue, parfois la pluie et les pentes discrètes mais tenaces. L’Ardenne, souvent sous-estimée, est un terrain qui façonne le marcheur autant qu’il l’éprouve. Rien n’y est spectaculaire mais tout y est « profond ». Et c’est précisément pour ça que j’aime y randonner : parce qu’ici, le paysage ne te flatte pas, il te révèle.

Randonner en Ardenne
Je me devais un jour d’écrire sur l’Ardenne. Pas par fierté (quoique…), mais parce que tous mes chemins intérieurs commencent ici. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que j’en parle sur ce blog. C’est surtout la première terre que j’ai foulée sans comprendre ce que je cherchais, la première forêt où j’ai senti que marcher pouvait devenir un langage, une philosophie.

On l’a souvent « ridiculisée » autour de moi, cette Ardenne. Pas assez haute, pas assez « montagne », pas assez photogénique pour ceux qui se fient aux sommets pour valider leurs émotions. Ils veulent du spectaculaire, des panoramas qui « claquent ». L’Ardenne, elle, ne dit rien. Elle s’enfonce, elle se cache, elle attend. Et tout ce qu’elle ne montre pas, elle le fait sentir.


C’est pour ça que j’aime y marcher seul. Parce qu’ici, rien ne flatte l’ego. Rien n’est mis en scène. L’Ardenne t’observe, t’éprouve et te reconstruit en silence. Cependant, marcher seul dans ce décor n’a parfois rien de romantique. C’est un face-à-face. Parfois rude, parfois lumineux, mais toujours vrai.


L’Ardenne,
un territoire discret mais intraitable
Comme je l’insinuais, l’Ardenne n’a pas de sommets incroyables, mais des vallées taillées dans la pénombre et des montées imprévisibles, des replis de relief qui brisent davantage la volonté que n’importe quel col alpin. On la sous-estime toujours, jusqu’à ce qu’elle nous remette à notre place.



Sur une dizaine de kilomètres, on peut parfois y avaler près de 500 mètres de dénivelé positif, comme en moyenne montagne. Une montée qui n’était pas sur la carte, une descente glissante, un faux-plat qui se transforme en jugement dernier. Passer du creux d’une vallée à un autre et jouer avec le relief, une sorte de combat invisible depuis l’extérieur. Marcher ici revient à accepter d’être mesuré par un paysage humble, silencieux et intraitable. Et c’est tout ce que j’aime.

L’Ardenne porte souvent sur ses épaules la météo maussade de la Belgique : pluie fine, ciel bas, humidité qui s’infiltre partout, brume qui traîne au ras du sol. Beaucoup voient cela comme une contrainte… Moi, j’y vois une atmosphère.


Je trouve en effet que ces journées sombres donnent à la forêt une poésie particulière, une beauté « trempée », silencieuse, presque clandestine. Les troncs semblent plus hauts, les sentiers plus secrets, l’air plus dense. On marche alors comme dans un vieux conte, avec la sensation d’être observé par quelque chose d’ancestral.


Mais quand le soleil finit par se montrer, c’est une tout autre Ardenne qui apparaît, presque méconnaissable…
Les lacs et les rivières prennent des reflets nordiques, les clairières se remplissent d’or, et on se surprend à croire qu’on a traversé la frontière pour se retrouver quelque part en Suède, au bord d’un lac sauvage, seul face à un monde intact.
C’est cette capacité à passer du sombre au lumineux qui rend l’Ardenne aussi magnétique à mes yeux.




Un silence qui marque plus que les mots
Tu l’auras compris, l’ambiance ardennaise est unique et presque précieuse à mes yeux. La flore, la faune, les paysages silencieux, je trouve du beau dans tout ce que j’y vois. Elle possède le charme rare des choses qui ne s’offrent pas. La lumière y hésite, retenue par la voûte dense des arbres. Les sous-bois y ont une densité humide qui te pénètre jusqu’aux os. Le craquement d’une branche, le pas feutré sur un tapis de feuilles, une pierre que quelque chose déplace hors de ta vue… et d’un coup, tout prend du sens. Et tu te surprends à te demander : suis-je encore dans le même monde que d’habitude ?


Ici, le silence n’est pas un manque pour moi, mais une matière. Une présence, presque palpable, qui crée autour de moi un espace intérieur que je n’avais jamais pris le temps d’ouvrir. Quand on marche accompagné, on se distrait, on parle, on évite. C’est bien si on en a besoin, ce n’est pas mon cas. Seul, on se retrouve face à ce silence-là, qui écoute et qui expose. Tu entends ton souffle, ton pas, tes doutes. La forêt, sans douceur ni violence, te met face à l’essentiel, quand il n’y a plus rien pour te protéger de toi-même.

Et puis il y a des moments où tout bascule, et le brame du cerf en fait partie. On croit connaître la forêt, ses bruits, ses habitudes, puis soudain une clameur profonde déchire l’air, comme si la terre elle-même respirait plus fort. Le cerf, dans cette saison où il redevient souverain, porte une présence qui dépasse l’animal ; c’est une vibration qui traverse le corps avant même d’atteindre l’oreille. Quand j’entends le brame, je me sens immédiatement remis à ma place : minuscule, pas forcément invité, mais toléré. Ce son me rappelle que la nature ne tourne pas autour de moi, qu’elle suit son propre calendrier, brutal et magnifique.



Il y a dans ce cri quelque chose « d’archéologique », d’antérieur à nos préoccupations humaines, un rappel que nous ne sommes que des passants. Et paradoxalement, cette humilité me fait du bien. Le brame du cerf est pour moi un mélange d’émotions, de frisson et de gratitude. Une minute avant, tu marches ; une minute après, tu te tais, et tu écoutes ton cœur essayer de suivre.

Randonner seul
La solitude agit sur moi comme une sorte de révélateur chimique. Elle dissout les rôles qu’on adopte en société. En groupe, j’ai oarfois l’impression que chacun joue un rôle : le drôle, le meneur, le discret, le suiveur, l’expert… Seul, tout cela tombe. Tu deviens responsable de ton allure, de tes décisions, de ton découragement, de ta persévérance. Le chemin se transforme en une sorte de miroir.
Une montée te demande jusqu’où tu es prêt à tenir. Une descente te confronte à ta confiance. Les longues sections plates te forcent à traiter les pensées abandonnées dans un coin de ton esprit. Les kilomètres enlèvent les couches de mensonge, les illusions de maîtrise, les petites fiertés inutiles. À la fin d’une journée de marche solitaire, je ne suis pas forcément un homme nouveau, mais un homme revenu à l’essentiel, débarrassé du superflu. Non pas plus fort, n’exagérons pas, mais « accordé ».
Un jour une lectrice m’a envoyé ceci : « Max, j’ai été marché seule avec la trace que tu m’as envoyée. Je croyais connaître la Belgique, mais pas du tout ! Je ne men rendais pas compte en fait. Sur 13 km, j’ai pris plus de 500 m de D+ dans les dents. C’était magnifique, mais c’était glissant et il faisait froid. J’ai pesté, j’ai soufflé, j’ai dû négocié avec moi-même. Mais à l’arrivée, qu’est-ce que j’étais fière !«
Si ça t’intéresse, voici la TRACE GPX en question :
Rando/trail de 13 km / 520D+
Ce témoignage dit tout : l’Ardenne ne triche jamais.
Elle te pousse au-delà de ce que tu crois être ta limite
le tout sans devoir aller à la montagne.
Et c’est justement pour cela qu’elle m’est indispensable.


Bivouac en Ardenne
En voilà une idée. Je l’ai déjà fait plusieurs fois et je ne m’en lasse pas. Quand la nuit tombe, que la forêt se resserre et que le feu se met à crépiter, quelque chose d’étrange se produit : tout ce qui te préoccupais la journée se dissout.



Il reste la fraîcheur, la lueur fragile de la flamme, le souffle régulier de la nuit, et toi, planté là comme un intrus. Dormir seul dehors m’apporte également une forme de vérité que je ne trouve nulle part ailleurs. Je me sens vulnérable, oui, mais aussi pleinement vivant.
En Belgique, le bivouac ne se pratique pas n’importe où. Le pays est petit, habité, quadrillé de propriétés privées et d’espaces protégés, et l’Ardenne ne fait pas exception. On ne plante pas sa tente « à l’instinct » comme dans les grands territoires nordiques : ici, la réglementation est stricte. Le bivouac sauvage est interdit, et seules quelques zones officielles permettent de passer la nuit légalement. Cela peut sembler contraignant, mais c’est aussi ce qui préserve la forêt, la faune, et le calme que l’on vient précisément chercher. Bivouaquer en Ardenne, c’est accepter cette règle du jeu : respecter le lieu, s’y fondre sans le déranger, et repartir sans laisser la moindre trace. C’est le prix à payer pour que ces espaces demeurent encore possibles !
Il y a ce moment où, juste avant de fermer les yeux, tu réalises que le monde continue sans toi, que les animaux circulent, que les arbres bougent comme si le vent racontait quelque chose d’ancien. Et au réveil, quand la brume s’accroche encore à la mousse, tu te lèves avec la sensation rare d’avoir survécu au silence, d’avoir partagé la nuit avec l’Ardenne sans qu’elle ne t’ait réclamé quoi que ce soit. Bivouaquer seul, c’est ça : se sentir minuscule, mais à la bonne place. Tous mes conseils pour bivouaquer ici.
Au bout du compte, ce n’est pas l’effort qui me ramène ici en Ardenne, ni même la beauté de ses forêts, c’est juste ce qu’elle fait de moi. Chaque pas dépose quelque chose, chaque montée arrache une illusion, chaque nuit passée dehors me rend un peu plus vivant. Ici, je ne suis plus professeur, créateur de contenu, voisin, ami, fils. Je suis juste un homme qui avance, qui respire, qui doute, qui écoute. L’Ardenne m’a appris que la vérité se trouve rarement dans les éclats spectaculaires, mais dans les paysages humbles qui ne promettent rien et donnent pourtant tout. Elle m’a appris que la solitude n’est pas un manque, mais une force. Que le silence n’est pas un vide, mais un miroir. Et que la marche guérit davantage qu’elle ne fatigue.


Retrouve aussi ici de l’inspiration
pour des idées de randonnées
et de week-ends en Ardenne.



















